Mythe #2 : La propreté ne s’apprend pas mais s’acquiert

Voilà le plus grand des mythes de notre temps sur l’apprentissage de la propreté. Il est souvent évoqué par les professionnels de la petite enfance. Le manque de connaissances ne réside donc pas uniquement chez nous parents mais aussi chez les professionnels dont les conseils jouissent d’une large écoute et définissent les choix des parents.

Il est usuel de penser qu’on ne peut rien faire à la capacité d’un enfant d’être continent au travers d’un entraînement, qu’il s’agit d’une question de maturité physiologique ou psychologique dont il faut attendre la venue. Ceci est donc incorrect et nous allons vouer les pages qui suivent à expliquer pourquoi. Commençons par tourner notre regard vers l’extérieur et voir comment font les autres.

Quand est-ce que les enfants dans d’autres endroits du monde deviennent continents ?

Un rapide coup d’œil hors de notre propre univers nous dévoile que de nombreux parents dans le monde n’ont pas les mêmes moyens ou le même accès que nous pour acheter des couches. Ils leur manque parfois aussi la possibilité de facilement laver les langes. Dans les pays occidentaux, les enfants portent des couches super absorbantes et ne se rendent à peine compte qu’ils font pipi ou caca jusqu’à l’âge de 3 ou 4 ans. Ailleurs, les enfants sont indépendants des couches à un âge bien moindre puisqu’il y a davantage d’incitations à ce qu’ils apprennent à contrôler leurs besoins. C’est un fait que plus de 50 % des enfants du monde sont sec vers l’âge d’un an, selon le Contemporary Pediatrics Magazine. Est-ce que ces enfants l’ont appris ou acquis ? Bien sûr, ils l’ont appris.

Comment se fait-il que nous raisonnions si différemment dans le monde occidental ?

Petite leçon d’histoire

Vers la fin du XIXème et au début du XXème siècle, le secteur pédiatrique était soumis à des influences particulièrement rigides et figées. Des psychologues et pédiatres de renommée tels que John B Watson et Luther Emmett Holt prônaient pour les enfants des repas à des heures fixes et un début précoce et strict de l’apprentissage de la propreté. Les habitudes devaient être soumises à un schéma précis. Watson, Holt et d’autres experts avaient cette obsession car ils pensaient que des repas et des activités digestives irrégulières causaient les diarrhées observées chez de nombreux nourrissons. Ils avaient d’autres curieuses idées : ils déconseillaient entre autres aux parents de montrer trop d’amour et d’affection aux enfants.

Ce genre d’attitudes froides et rigides était la norme éducative pendant un certain nombre d’années. Une contre-réaction ne s’est par contre pas fait attendre. Dans les années 1930 et 1940, les pédiatres et psychanalystes Benjamin Spock et Françoise Dolto ont chacun formulé leurs recommandations. Pour l’apprentissage de la propreté, celles-ci allaient tout à coup dans la direction opposée. Les parents devaient plutôt attendre que l’enfant soit entièrement « prêt », en scrutant des signes tels que : « Si l’enfant arrive à monter ou descendre un escalier, alors le système nerveux est suffisamment développé » ou bien : « Les enfants aiment imiter les adultes, ils sont fiers du contenu de leur couche ». Bien entendu, ce fut une bonne chose que les conseils d’enseigner la propreté par la contrainte soient écartés mais au fil du temps, ils furent exagérés dans le sens inverse. Les producteurs de couches y ont d’ailleurs largement participé.

L’industrie de la couche est née dans les années 60. Son expansion en a fait un gigantesque marché global aux enjeux économiques majeurs et aux méthodes de marketing « créatives ». En 1962, la société américaine Procter & Gamble mit sur le marché la première couche jetable, Pampers, après 6 ans de développement.

Cette année 1962 fut également celle où le pédiatre Dr. T. Berry Brazelton fit publier son rapport très remarqué A child-oriented approach to toilet training qui préconisait un apprentissage du pot tardif, suggérant qu’il fallait attendre que l’enfant lui-même indique qu’il veut arrêter les couches. Brazelton donna le conseil aux parents de ne pas s’y mettre trop tôt puisque, selon lui, un enfant doit d’abord être prêt physiquement, mentalement et émotionnellement. Un début trop précoce risquerait sinon de causer des problèmes à long terme. Ses conseils ressemblent donc à ceux de Spock et Dolto. Cela sous-entendrait qu’un début précoce de l’apprentissage de la propreté peut engendrer des problèmes physiques ou psychologiques à l’enfant. Vu que 50 % des enfants du monde sont continents vers l’âge d’un an, cela voudrait dire dans ce cas que des millions d’enfants auraient toute une série de problèmes. Il va de soi que cela ne peut être correct. Le fait d’entendre ces mises en garde de la part d’un célèbre pédiatre suscita bien entendu une grande crainte de commencer trop tôt. La recommandation de Brazelton était de laisser l’enfant complètement décider du moment pour arrêter les couches.

Brazelton était l’un des principaux partisans d’un entraînement tardif à la propreté. Son rapport a posé les bases de la théorie selon laquelle il faut « attendre que l’enfant soit prêt ». Depuis les années 60, cette théorie a pris une grande ampleur dans le monde occidental, en grande partie au travers de la coopération de Brazelton avec P&G/Pampers. Ils avaient bien entendu tout à gagner à diffuser ce message qui favorisait l’industrie des couches entière. Brazelton continua au fil des années de travailler avec P&G/Pampers. Il figura comme animateur d’émissions télé sponsorisées par P&G/Pampers. En 1999, il conclut un contrat pour prêter son nom au lancement de la plus grande couche de Pampers jamais faite (jusque-là), Pampers taille 6. Le Pampers taille 6 était destiné aux jeunes enfants, pas aux nourrissons. Le message de Brazelton dans les spots publicitaires était encore une fois de laisser à l’enfant de décider quand sera venu le temps d’arrêter les couches.

La mise en garde de « commencer trop tôt » et le conseil d’attendre que l’enfant affiche certains signes de maturité physiologique ou psychologique, ont été répétés pendant des décennies et ont participé à un enseignement de plus en plus tardif de la propreté. Mais avant d’y croire comme si c’était une vérité infaillible, gardez en mémoire que :

  • Les recommandations de Spock, Dolto et Brazelton étaient des contre-réactions naturelles aux méthodes rigides précédentes
  • Procter & Gamble se sont servis de ceci dans leur stratégie marketing
  • 50 % des enfants du monde (leurs parents) ne semblent pas se préoccuper de ces recommandations. Ils sont secs vers un an. Étrange…

Ces conseils ayant si longtemps été répétés, il est peut-être difficile d’imaginer qu’il pourrait en être autrement. Examinons alors ce que dit la recherche aujourd’hui.

Que savons-nous aujourd’hui ? Contrôle de la vessie, muscles sphincters et système nerveux

Dans les années 1990, de nouvelles découvertes sur la fonction de la vessie du nourrisson ont clairement montré que le cerveau est engagé dans le réflexe de miction (réflexe de faire pipi) dès la naissance. La plus claire illustration en est que la plupart des nouveau-nés se réveillent avant d’uriner.

Malgré cela, il est souvent évoqué que le signal allant de la vessie vers le cerveau ne se met en place qu’après plusieurs années et que cela ne vaut même pas la peine d’essayer d’arrêter les couches avant qu’il ne soit développé. La recherche actuelle montre donc que cette affirmation est fausse : « Les circuits nerveux liés à la miction allant au cerveau sont déjà en place chez le nourrisson, ce qui parle en faveur d’un contrôle de la vessie par l’entraînement bien plus précoce que la norme actuelle dans le monde occidental ». Voilà ce qu’écrit Anna-Lena Hellström, professeure émérite, dans un article dans le journal des médecins suédois.

Avec d’autres chercheurs, Anna-Lena Hellström a effectué une étude intéressante de l’entraînement à la propreté au Vietnam. L’étude a suivi des enfants dans leur développement depuis leur naissance jusqu’à l’âge de 2 ans. Selon la tradition au Vietnam, on commence par entraîner l’enfant à la propreté quelques semaines après sa naissance, considérant cela comme naturel et bon pour l’enfant.

Dans l’étude, les parents étaient interrogés tous les trois mois. Le résultat montre que les enfants étaient conscients de leur besoin d’uriner ou d’aller à la selle déjà vers l’âge de 9 mois et qu’avec l’aide des parents, ils pouvaient déterminer où ils devaient le faire. Cela signifie donc que les enfants contrôlent déjà les sphincters vers l’âge de 9 mois. Également vers l’âge de 9 mois, les enfants commençaient à pouvoir communiquer leurs besoins aux parents en avance. À l’âge de 18 mois, ils ressentaient pour la plupart leurs besoins et pouvaient agir en conséquence. Les parents les aidaient quand cela était nécessaire. Vers 24 mois, tous les enfants étaient complètement continents de jour comme de nuit et ils maîtrisaient toute la procédure tous seuls. Si les enfants avaient besoin de faire pipi la nuit, ils se réveillaient et demandaient de l’aide. De nombreux enfants faisaient leurs nuits sans uriner du tout.

Il est donc POSSIBLE d’agir sur la continence d’un enfant par l’entraînement, même à un jeune âge.

Terminons ce mythe par une citation de circonstance de Therése Saksö, pédiatre et membre de l’Académie Enures suédoise (le groupe d’experts suédois des problématiques des voies urinaires chez l’enfant) et l’OMEP suédoise (une organisation internationale interdisciplinaire qui travaille pour le bien-être des enfants les plus jeunes) :

« Dans le monde occidental, nous sommes empreints de cette norme que les enfants doivent être suffisamment mûrs pour arrêter les couches et qu’ils doivent y montrer de l’intérêt. Or, ce n’est pas une question de maturité mais d’entraînement. »

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